Le Président du PS est mort.
Et c'est plutôt une bonne nouvelle ! L'affaire a été plus facile que je ne le croyais au départ. Avec le temps, et ces politiciens de seconde zone qui tombent comme des mouches, les survivants avaient pris leurs précautions, s'entourant d'une nuée de gardes du corps aussi impressionnants que des gladiateurs romains, voyageant en voitures blindées, avec escorte s'il vous plaît !, ou s'enterrant dans des endroits inexpugnables. Mais pas ici.
Sans doute que l'Italien croyait qu'en dehors de la Belgique, il n'y avait pas de risque. Que passé la frontière, il pourrait respirer et enfin se débarrasser d'une protection rapprochée, devenu vraiment encombrante... Tout ce déploiement de forces fait tellement désordre...
Pourtant je l'ai suivi. Et jusqu'à Nice.
Un congrès des jeunesses socialistes. Il y en a tellement de par le monde de ces congrès inutiles qu'il suffisait d'attendre le bon endroit et le bon moment.
C'est arrivé juste à la sortie de son hôtel. Un hôtel huppé, dans le centre ville, vraiment bourgeois où ne descendent que des notables. Ce n'est encore que le début de la matinée. Cette manie qu'il a d'aller à pied de son hôtel jusqu'à la salle du congrès ! Tout ça pour se rapprocher du peuple...
Là-bas, très haut, le ciel est magnifique. Le temps reste au beau fixe, locaux et touristes se promènent en bras de chemise, ou carrément torse nu, pour profiter au maximum des rayons du soleil ou pour montrer la marchandise, histoire de ne pas passer la nuit tout seul.
En costume trois pièces bleu marine, affublé de ce n½ud papillon, rose fuchsia, d'un bel anachronisme, qui ne le quitte pas, il marche vite tout en parlant avec un autre homme qui porte ses affaires dans un attaché case et qui peine à le suivre. Son secrétaire ou son amant, quelle importance ?
Il profite visiblement de ce moment d'anonymat, dans un pays étranger où il est un citoyen comme les autres. Marcher dans la foule sans gardes du corps, ne pas être importuné par des gens qui vous reconnaissent à tout bout de champ, faire la file dans les magasins, voilà des gestes simples qui ont dû lui manquer et qui sont impossibles pour lui et tous ses semblables dans la Belgique d'aujourd'hui. Pas avec moi dans la nature en tout cas...
Pourtant, cela fait plusieurs mois maintenant, que l'on n'entend plus parler de moi et je n'ai jamais frappé en dehors de la Belgique. Je dois avoir disparu spontanément, ou alors c'est ma blessure, plus grave que prévue, qui m'a fait passer de vie à trépas. Certains doivent penser, que dis-je, espérer, que mon corps pourrisse quelque part en attendant d'être découvert par un jeune aspirant policier plus malin que ses aînés. Deux bonnes raisons pour se détendre et ne plus penser qu'à l'action politique.
L'action politique... C'est de cela qu'ils parlent. Comme si les deux mots pouvaient aller ensemble dans une Belgique fédérale totalement incompréhensible pour le commun des mortels... Ils discutent, bavardent sur les difficultés du gouvernement fédéral, les élections à préparer; et puis ce congrès des jeunesses socialistes où il faudra bien faire un discours pour motiver les troupes.
J'accélère l'allure pour ne pas les perdre. Ils papotent comme des commères, ne font pas attention à moi. Parfait. Je suis tout près. Voilà l'endroit idéal. Des galeries commerçantes à gauche et à droite. Et une foule compacte où je vais pouvoir me perdre après mon méfait. Avec mon costume coloré, mon sac plastique bon marché et ma casquette bleue aux couleurs de l'OM, je ressemble à un touriste banal. Comme cette ville en compte des milliers et des milliers dans cette période estivale.
Je me rapproche encore. Juste deux mètres. Parfait. De mon sac de plage, je sors discrètement mon revolver muni de son silencieux, caché dans mon journal. Une femme me bouscule mais ça n'aura pas d'incidence. Il y a tellement de monde sur ce trottoir qu'on est obligé de pousser et bousculer pour avancer. C'est une Allemande, grosse comme plusieurs barriques de bière, accompagnée de son mari, qui baragouine un propos incompréhensible à mon égard. Je ne sais pas si elle s'excuse ou si elle m'abreuve d'insultes pour lui avoir barré le chemin.
Peu importe.
Elle s'en va bien vite, la plage n'attend pas. Je me concentre à nouveau sur le président du PS et son servant, qui ne ralentissent pas leur allure. Je les entends distinctement malgré que règnent autour de nous des conversations en français, anglais ou italien. Mais je me suis focalisé sur mes deux cibles. Je ne vois qu'elles. Je n'entends qu'elles. Ils parlent maintenant du discours que le premier socialiste doit faire demain. Un discours important. Il y parlera sûrement de la nécessité de résister à la mondialisation, puis au libéralisme qui gangrène tout et du social qui doit être réhabilité partout en Europe.
Ah ! Quel baratin ! Des mots ! Rien que des mots !
Le capitalisme a gagné, au cas où tu ne le saurais pas, et depuis longtemps. C'est le règne de l'argent, mon grand, et tu n'y peux rien. Tu as perdu le pouvoir. Toi et tes semblables, avez perdu le pouvoir, et, nous aussi, par la même occasion, et pour un bon bout de temps. Tu ne gères plus que des déficits et des problèmes communautaires créés de toutes pièces pour occuper des dizaines de ministres jusqu'à la fin de la législature.
Rien que des mots ! Des mots ! Quel baratin...
Il n'y aura pas de discours !
Une voiture de pompiers s'annonce, toutes sirènes hurlantes. Plusieurs passants s'arrêtent et se bouchent les oreilles des deux mains.
Un boucan inespéré.
J'ajuste et je tire. A deux reprises.
Une seconde voiture de pompiers fonce dans un vacarme épouvantable, suivie de plusieurs ambulances. Non loin d'ici, un sinistre inattendu, salvateur, vient camoufler mon dernier crime.
Dans l'indifférence générale, ma victime vacille sans un cri. Une tâche rouge apparaît dans son dos. Puis une seconde. Pauvre costume Armani ! Dans le même temps, je bouscule le secrétaire et une autre personne venant en sens inverse. Je lève ma main libre, faisant mine d'être surpris par cet homme qui tombe juste à mes pieds.
La confusion totale.